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Dérive transgénique

2016-05-12

Yves Gagnon, auteur, semencier, conférencier et administrateur de Vigilance OGM

En réponse à la lettre d’opinion « OGM : De l’étiquetage à la cruelle inconséquence » paru le 30 avril 2016 dans Le Devoir

Quelle ne fut pas ma surprise de lire dans Le Devoir du 30 avril dernier un texte sur les OGM intitulé De l'étiquetage à la cruelle inconséquence signé par Serge-Étienne Parent, chercheur au Département des sols et de génie agroalimentaire de l'Université Laval et Maxime Bastien, chercheur au Département de phytologie de la même institution. Ce pamphlet partisan de l'agrochimie et du génie génétique dénigre l'étiquetage des OGM en réfutant leurs « effets allégués sur la santé et l'environnement ». Leur argumentaire s'appuie sur ce que les auteurs nomment les « connaissances scientifiques du domaine », alors qu’on ne retrouve dans le texte aucune source scientifique ou journalistique qui pourrait étayer leurs propos.

D’entrée de jeu, on lit que l'humain pratique la modification génétique depuis 10 000 ans. Or, il importe de préciser que nous pratiquons depuis les débuts de l'agriculture un croisement sélectif afin d'en améliorer les performances. Plus récemment, nous effectuons des croisements donnant lieu à des hybrides pour les mêmes raisons. Ces améliorations génétiques se sont toujours faites dans le respect de la sexualité végétale puisqu'elles reposent sur la fécondation — planifiée lors d'hybridation — d'ovules par du pollen. La transgénèse, qui se pratique en laboratoire depuis quelques décennies, fait franchir aux organismes vivants la barrière des espèces que la nature leur a imposée. En effet, un OGM est obtenu par le greffage de gènes ou de fragments d'ADN sur le code génétique d'une autre espèce. Ces gènes dits d'intérêt s'intercalent au hasard parmi les chromosomes des cellules de la plante réceptrice, lui conférant ainsi de nouveaux caractères.

Bien qu’en 2015, l’European Network of Scientists for Social and Environmental Responsability a publié la « Déclaration : aucun consensus scientifique sur l’innocuité des OGM », signée par plus de 300 chercheurs européens, les auteurs affirment plutôt que l’approche des groupes anti-OGM diverge « radicalement de l’ensemble des connaissances scientifiques du domaine ».

Contrairement à ce qu'affirment messieurs Parent et Bastien, la grande majorité — plus de 99 % — des cultures génétiquement modifiées n’ont pas été conçues pour accroître leur productivité ou leur valeur nutritive, ou encore pour résister à des conditions environnementales telles que la salinité ou la sécheresse, mais plutôt afin de les adapter à l'agriculture industrielle intensive. Ainsi plus de 85 % des plantes GM ont été modifiées pour produire leur propre insecticide (Bt) tolérer des herbicides (Round-Up Ready, Liberty Link et co.) ou même les deux, ce qui permet à l'entreprise qui les développe de lier leurs plantes GM à des pesticides qu'elle produit et commercialise. À titre d'exemple, citons le soya et le maïs Round-Up Ready, tolérants au glyphosate de Monsanto dont les ventes au Québec ont augmenté de 71 % de 2006 à 2012. Comment les chercheurs peuvent-ils affirmer que les biotechnologies ont contribué à « diminuer l'utilisation des pesticides »?

Les auteurs écrivent également qu'une autre étude — encore une fois non citée — ne « rapporte aucune évidence d'effets écologiques nocifs liés aux cultures OGM, notamment sur la biodiversité ». Or, il est reconnu que les populations de monarques ont chuté de 90 % depuis l'apparition des cultures GM dans nos champs, entre autres à cause du pollen du maïs génétiquement modifié qui contient la toxine Bt, létale pour les larves du monarque. Parallèlement, la contamination des sols et des cours d'eau par des pesticides ne cessent de croître. Radio-Canada diffusait le 21 octobre 2015 un reportage de Thomas Gerbet intitulé Québec a perdu le contrôle des pesticides qui relatait que les quantités de pesticides vendues aux agriculteurs ont crû de 27 % de 2006 à 2012. Il résulte de ces applications accrues une contamination généralisée de nos cours d'eau par des pesticides agricoles dont la présence pour plusieurs d'entre eux dépasse les seuils permis. Certaines rivières analysées dont la Yamaska, la Mascouche et L'Acadie recelaient entre 20 et 30 pesticides différents. Peut-on prétendre que cette triste réalité favorise la biodiversité?

Les deux auteurs prétendent également que l'introduction de nouvelles variétés « fait l’objet d’analyses, d’essais et de suivis sur la santé et l’environnement. » Or, rien n'est plus faux! L’Agence canadienne d’inspection des aliments (ACIA) est la principale instance responsable de réglementer la sûreté environnementale des végétaux génétiquement modifiés, mais, l'autorité réglementaire n’effectue aucun test visant à évaluer l’innocuité de ces produits. Ce sont les compagnies de biotechnologies qui sont responsables des tests et les données fournies par les entreprises aux ministères concernés sont considérées comme des renseignements commerciaux confidentiels: elles ne sont donc pas accessibles au public. Dans son livre Tous Cobayes — OGM, pesticides, produits chimiques, Gilles-Éric Séralini précise que « Les seules études réalisées par les industriels pour l'autorisation de mise en marché d'une plante transgénique alimentaire n'ont jamais dépassé trois mois ce qui permet au maximum de tester la toxicité à court ou moyen terme, à savoir les conséquences nocives de la consommation de ces produits sur une courte période. ». En 2001, la Société royale du Canada a recommandé qu’une approche différente soit adoptée pour évaluer les risques associés aux OGM et en 2003, la Commission de l’éthique de la science et de la technologie du Québec a rendu un avis dans lequel elle faisait la même recommandation au gouvernement du Québec. À ce jour, ces recommandations n’ont toujours pas été prises en considération.

Dans l'article, les auteurs ne mentionnent aucunement la résistance observée des mauvaises herbes aux herbicides ce qui entraîne de nouvelles manipulations génétiques destinées à rendre les cultures tolérantes à une nouvelle génération d'herbicides dont le 2,4-D produit par Dow Chemicals. L'herbicide est neurotoxique et cause des avortements spontanés. On le soupçonne de causer le lymphome non Hodgkinien et d'agir comme perturbateur endocrinien. Par surcroît, il contamine fortement l'eau et l'environnement. Monsanto n'est pas en reste. La société transnationale, qui désire conserver sa part d'un marché frôlant maintenant les 50 milliards par année en vente de pesticides, développe des plantes résistantes au dicamba, un cousin du 2,4-D.

Plus on parcourt l'article des deux chercheurs, plus on se rend compte qu'il ne s'agit en fait que d'une accumulation de faussetés visant à semer le doute et la confusion chez les consommateurs. Il semble, par ailleurs, que les deux auteurs partent du constat non seulement que les OGM sont bons, mais que les étiqueter serait dangereux. Pourtant, si les OGM sont si bons, pourquoi serait-il dangereux de les étiqueter? Actuellement, on étiquette toutes sortes d’ingrédients, bons ou mauvais : sans gras trans, sans arôme artificels, omega-3. Cela permettrait simplement d’offrir le libre-choix aux québécois et québécoises de consommer ou non des OGM en toute connaissance de cause.

Pour mieux connaître la réalité des biotechnologies et ses enjeux, on peut parcourir la recherche exhaustive Enquête OGM 2015 publié par le Réseau canadien d'action sur les biotechnologies. On peut aussi agir en participant à la campagne Exigez l'étiquetage, initié par l'organisme Vigilance OGM.